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INTERVIEW JAIME CALDERÓNAffiche famille calderon

Bonjour Jaime,

Juan Sanz Diaz : Tout d'abord merci d'avoir accepté cette interview juste avant ton exposition avec Créabulles à la Galerie Passerelle Louise.

Los caminos de jaime calderonPeux-tu nous parler brièvement de tes débuts, nous dire ce qui t’a poussé à devenir dessinateur/illustrateur ? Est-ce en lien avec tes études, grâce à une personne qui t’a incité à te consacrer au dessin et à la bande dessinée ? Ou bien est-ce parce que tu as toujours su que tu serais dessinateur ?
Jaime Calderón : J'ai toujours aimé dessiner. Le dessin m’offrait la possibilité de jouer avec mes personnages favoris, de les faire sortir du cadre de la case et de créer de nouvelles aventures. Je me suis amusé ainsi durant pas mal d’années puis à l'adolescence j'ai commencé à créer mes propres histoires à partir de mes expériences et de mes relations avec mes amis.
J'ai toujours caressé l'illusion de me consacrer au dessin à un niveau professionnel, même si je n’étais pas certain que cela puisse se faire dans le monde de la bande dessinée ou dans une autre discipline. Comme la BD offrait peu de garanties de gagner sa vie, j'ai commencé mes premiers jobs dans le monde de l'illustration.
Je dois dire que mon frère Jorge a été une source d'inspiration quand j’ai décidé de me former au dessin. C’est lui qui est en partie responsable de l'atmosphère artistique et de l’amour de la bande dessinée que l’on ressent chez moi.

Johan et pirlouitJSD : Quel ont été tes premiers contacts avec la bande dessinée, tes premières passions en matière de BD et/ou de comics ? Quel a été le premier album que tu as aimé, était-ce pour le dessin ou le scénario ?
JC : La première BD dont je me souviens est Johan et Pirlouit de Peyo. Leurs aventures me fascinaient et je n'arrêtais jamais de les lire et de les dessiner. Plus tard sont venus les comics Marvel, Conan, etc. Mais ma fascination pour Peyo et son univers est restée intacte au fil du temps.

JSD : Quels sont les auteurs qui ont le plus retenu ton attention et pour quelle raison ?
JC : Ils sont nombreux. Chacun d’eux a marqué une étape de ma vie et de ma formation, et donc en toute logique leur influence et mon expérience de la vie sont ce qui me définit en tant qu'auteur.

JSD : Quelle ont été tes plus grandes influences artistiques et tes auteurs favoris ? Ta façon de dessiner a-t-elle évolué suite à cette découverte ?
JC : Il s’agit d’auteurs de styles et d’époques très différents, cela va de Peyo à Uderzo, Jan, Ibañez, en passant par Foster, Raymond, Pepe Gonzalez, Moebius et même Buscema, Romita ou Miller. Et évidemment beaucoup d'autres que j'ai la chance de connaître personnellement.

X men 3JSD : En Espagne, le comics US occupait et occupe encore une grande place sur le marché de la BD. As-tu déjà envisagé l'idée de travailler pour le marché américain ? Si oui, as-tu déjà essayé ? Avec quel résultat ?
JC : Oui, en fait ça a été mon premier choix car à cette époque je dessinais seulement au crayon, je n'encrais même pas mes dessins, et je pensais être plus proche de l'industrie de la bande dessinée américaine où le travail se fait davantage en équipe. Comme j’étais quasi certain que le marché de la BD exigeait des auteurs complets, c'est-à-dire créant seuls leurs propres histoires, j’ai pensé qu’il serait plus facile pour moi d'essayer de travailler pour des éditeurs américains.

JSD : Quelle a été ta première publication et comment s'est passée cette expérience ?
JC : Je me souviens d’avoir été publié pour la première fois dans un fanzine appelé Barcelona Comic. Pour un fanzine, il avait un aspect plutôt professionnel en ce qui concerne l'édition, le contenu et la distribution. Je n'avais que 17 ans et mon niveau était très bas pour ce magazine. Je ne comprends toujours pas pourquoi ils m'ont publié. En fait, j'ai beaucoup appris à propos des formats et des techniques, ce qui m'a incité à continuer à pratiquer pour faire des progrès.
La publication suivante était pour une agence de publicité. Un travail à caractère informatif dont j’ai également écrit le scénario. C'était assez compliqué car je devais m'occuper de tout, y compris la couleur, appliquée à la main à l'époque, mais je garde un bon souvenir de ce travail.
J'étais assez jeune, j'avais environ 22 ou 23 ans, sans expérience ni formation, mais l'audace de la jeunesse m'a poussé à relever le défi. Même si le résultat, quand je le vois aujourd’hui, n'était pas au rendez-vous, les clients se sont déclarés satisfaits.Extrahumans lopez espi y jaime calderon

JSD : En 2020, le Festival d’Angoulême a présenté une exposition consacrée à un peintre ayant illustré de nombreuses couvertures des magazines des éditions Lug comme Strange, Fantask, Titans, Spécial Strange, etc. En Espagne, c'est López Espi qui a réalisé un travail similaire pour la maison d'édition Vertice, entre autres. Tu sais combien j'adore cet auteur. Peux-tu nous en parler un peu, évoquer tes relations avec lui ? Comment l’as-tu connu ?
JC : Je connaissais naturellement son travail, notamment ses reprises de super-héros pour Vertice. Sur le plan personnel, je l'ai contacté par le biais d'un ami commun qui m’a présenté.
Juan y lopez espiÀ cette époque, je travaillais pour des agences de publicité et des studios de graphisme, mais je savais déjà clairement que je voulais dessiner des bandes dessinées. Cependant je savais aussi que j'avais besoin d'un coup de pouce sur le plan technique, car mon niveau de dessin n'était pas encore suffisant. C’est pourquoi j'ai décidé de prendre des cours particuliers avec un grand professeur. Et lorsque j'ai eu l'occasion de le rencontrer, je lui en ai parlé et j’ai eu la chance qu'il accepte de me donner des cours particuliers. Donc pendant une année je suis allé chez lui deux fois par mois. Je ne peux que lui exprimer ma gratitude car travailler avec lui a été crucial pour mon évolution en tant que dessinateur. Il m'a beaucoup appris, plus que je ne le pensais à l'époque. C'est un homme charmant, d'une générosité sans limites. Notre relation était très bonne. Malheureusement les circonstances de la vie et le travail m'ont fait perdre le contact, ce qui me rend très triste, car j'ai beaucoup d'admiration et d'estime pour lui. J'espère que nos chemins se recroiseront et je ne peux que le remercier pour tout ce qu'il a fait pour moi.

JSD : En parlant d'Angoulême, on te voit souvent dans les festivals et les librairies. Qu’est-ce qui te plaît quand tu vas à la rencontre de ton public ?
JC : En toute logique, rencontrer les lecteurs est utile pour se faire une idée de l'impact de son travail. J'ai toujours été très bien traité par mes lecteurs, et c'est vraiment flatteur de voir l'intérêt qu'ils portent à mes publications. Et donc la seule façon que nous, auteurs, avons pour les remercier est de dédicacer leurs livres. Malheureusement, il est difficile pour moi de satisfaire tout le monde car je suis très lent. Un autre élément important qui rend la participation aux festivals très attrayante est la possibilité qu’ils nous donnent de pouvoir rencontrer des collègues. Personnellement, voyager m'a beaucoup aidé, même si d'un autre côté, en prenant de l’âge, il devient de plus en plus difficile d'assister à ces événements car je n'ai plus la même énergie, et la récupération est plus longue. De ce point de vue, j'ai beaucoup réduit mes sorties car il est difficile de tout combiner, travail, famille, etc.

JSD : Que penses-tu du fait que de plus en plus d'auteurs ne se déplacent plus dans les festivals ou les librairies parce qu'ils préfèrent rester chez eux et faire des commissions ?
JC : C'est une question complexe car, d'une part, je comprends que tout travail doit être rémunéré et, d'autre part, il y a cette tradition établie de donner un dessin au lecteur. Le problème, c'est que le cadeau a fini par devenir une exigence, et si on part de l'idée que nous vivons de ce que nous dessinons, il est tout à fait logique que l'on fasse payer les dédicaces.

JSD : Il y a même une polémique autour de la rétribution ou non des auteurs par les festivals. Personnellement je trouve cela normal si le festival a les moyens de le faire. Quelle est ton opinion à ce sujet ?
JC : Je comprends que certains auteurs facturent leur travail, je considère que c’est normal et je ne porterai aucun jugement sur personne car chaque situation est différente. En tout cas, je peux dire que pour le moment ma décision d'assister aux événements ne sera pas conditionnée par le fait d'être payé ou non, sinon pour cela je ferais les dédicaces chez moi sans avoir à me déplacer.Dedicaces 6
JSD : Penses-tu que l'avenir des séances de dédicaces est de les payer comme dans les festivals américains et d’abandonner le cadeau offert au lecteur ?
JC : J’ignore si l'avenir des dédicaces sera celui du système payant, mais tout indique qu'il y aura des changements par rapport à ce qui se fait actuellement. À mon avis, il faudra trouver un équilibre, mais c'est difficile.

JSD : Tu as reçu de belles récompenses dans divers salons, comment as-tu réagi ? Est-ce seulement une marque de reconnaissance ou cela t’apporte-t-il quelque chose de positif pour continuer ? Penses-tu que cela donne plus de visibilité à ton travail ?
JC : Les récompenses sont toujours les bienvenues bien sûr, c'est une reconnaissance du travail effectué et une motivation supplémentaire pour continuer à progresser. Je n'ai jamais pensé en recevoir. Sincèrement, quand j'ai commencé à être publié, mon principal objectif était de travailler suffisamment bien pour que mon éditeur me permette de faire un autre album, donc toutes ces récompenses ont toujours été une surprise pour moi. Avoir déjà publié 10 albums et être en train d’en dessiner un onzième est déjà plus que je ne pouvais l'imaginer.

Voies du seigneur 2JSD : Quand et comment as-tu commencé à travailler pour le marché franco-belge ?
JC : Un ami a envoyé des essais de ma part à la maison d'édition Soleil. Le jour même, il a reçu une réponse me proposant une série de quatre albums. J’ai ensuite réalisé quelques essais spécifiques sur ce projet et j'ai rapidement reçu le contrat. Il s’agissait de la série Les Voies du Seigneur.

JSD : Comment est née ta collaboration avec tes scénaristes ?
JC : Dans le cas de Greg et Fab (Gregory Lassablière et Fabrice David), c'est l'éditeur Soleil qui nous a mis en contact pour commencer à travailler sur la collection (Les Voies du Seigneur). J'ai rencontré Thierry (Gloris) en Belgique, lors d'un festival. À l'époque il travaillait à l’écriture du scénario d'Isabelle La louve de France et il a parlé de mon travail à son éditeur. Quelques semaines plus tard, Delcourt m'a appelé pour me proposer de travailler avec Thierry sur les deux tomes d'Isabelle. En ce qui concerne Jean Dufaux, il m'a contacté par l'intermédiaire de Béatrice Tillier et Olivier Brazao. Tous deux connaissaient mon admiration pour son travail et comme ils entretiennent de très bonnes relations avec lui, ils lui ont parlé de mon travail.

JSD : En regardant un peu ce que tu as déjà publié, on découvre Les Voies du Seigneur avec Fabrice David et Grégory Lassablière. Puis, avec Thierry Gloris, Isabelle dans la série Les Reines de Sang et, à présent, Valois. As-tu une prédilection pour les récits historiques ?
JC : J'aime l'histoire et, de fait, j'ai fait des études d’histoire à la fac de Barcelone. Cela dit, après Les Voies du Seigneur, tout ce que l’on m’a proposé était du même genre, non pas que je n’aime pas mais je reconnais que j’avais besoin d’une parenthèse, et j'ai la chance que cela arrive maintenant.

JSD : Quelle époque en particulier aimerais-tu dessiner ? Et avec qui ?
JC : La période classique m'intéresse particulièrement, l'Égypte ancienne, la Grèce classique, Rome... j’aimerais travailler avec quelqu'un qui écrirait une bonne histoire, de préférence pas tout à fait historique, mais avec une dose de fantastique ou de fiction.

JSD : Dans Valois, qu'est-ce que tu aimes le plus dessiner ?
JC : Je m'intéresse davantage à la partie fiction, à la relation entre Henri et Blasco. Cela me permet d’approfondir la psychologie des personnages et les actes qui les définissent. D'une certaine manière, j’ai le sentiment d'apprendre à les connaître à mesure que je dessine leurs aventures. De fait, mon graphisme a clairement évolué mais cela s’est fait naturellement, ce n’était pas voulu. Dans le premier tome ils apparaissent plus jeunes, plus immatures, alors que dans le dernier tome ils se révèlent plus adultes.

JSD : Tu aimes travailler les détails comme on peut le voir et le sentir dans tes dessins. D'où te vient ce goût du détail ?
JC : J'ai toujours réalisé un dessin précis et cela me permet de l’approfondir davantage, ce qui donne la sensation qu'il y a plus de détails. Ce n'est pas quelque chose de voulu, c’est naturel chez moi. En tout cas je ne dessine pas plus de détails que d’autres auteurs. Si tu regardes bien, je ne dessine pas plus d'éléments dans les cases que d'autres auteurs. La différence tient peut-être au fait que les éléments que je dessine sont davantage définis ce qui peut donner le sentiment qu'il y en a davantage, alors que d'autres auteurs les dessinent de manière plus suggérée ou moins définie.282744105 10220531897664512 7633227784748227813 n 2JSD : J’ai vu une évolution dans tes albums. Comment l'expliques-tu ? Cela est-il venu naturellement ou as-tu senti que tu pouvais illustrer d'une autre manière ?
JC : Tous les auteurs évoluent, la publication leur fait voir ce qui marche et ce qui ne marche pas. De plus, leurs propres critères changent aussi ce qui les conduit à expérimenter d'autres choses.

Escola femartJSD : Avec ton épouse Ester et ton frère Jorge, tu as ouvert l’École FemArt. Comment est né ce projet et comment l'as-tu concrétisé ?
JC : Ester et moi avons créé l’école en l'an 2000. C'est un projet que nous avions tous les deux depuis longtemps. Ester travaillait dans une école et avait déjà une certaine expérience, c’est ce qui nous a décidés à lancer le projet. Mon frère Jorge nous a aidés au début mais il nous a rejoint de façon active que plusieurs années plus tard.

JSD : Il y a d'autres écoles à Barcelone. Comment vois-tu cette concurrence ? Comme quelque chose de bien, de complémentaire?
JC : Oui, il y a plusieurs écoles. La ville de Barcelone a une grande tradition dans le domaine de la bande dessinée et de manière plus générale sur le plan artistique/culturel. Je pense donc qu'il y a de la place pour tout le monde. De plus, la philosophie de chacun de ces centres est différente, ils peuvent donc couvrir des besoins différents. De ce point de vue je pense qu'ils sont complémentaires

JSD : Comment partages-tu ton temps entre ton travail de dessinateur pour la maison d’édition et celui d'enseignant dans ton école ? Est-ce que le fait de donner des cours à des élèves te permet aussi de corriger certains de tes automatismes ?    
JC : Normalement, je consacre la plupart de mon temps à mon travail de dessinateur BD et je donne des cours le samedi matin seulement. C'est une bonne chose pour moi de sortir de la routine et de m'efforcer de suivre les nouvelles tendances, etc. Dans le même temps, on apprend beaucoup car on est naturellement obligé de rationaliser ce que l’on fait normalement, ce qui permet de développe l’esprit d’analyse et de réflexion dans le travail.

JSD : Tu publies à un rythme plus ou moins "normal". As-tu du mal à livrer ton travail à temps ? Combien de temps mets-tu pour faire une page entière, un album ?
JC : Ça toujours été difficile pour moi, et il est rare que je remette l'album aux dates fixées au départ. Je suppose que les éditeurs connaissent mon rythme de travail naturel et pour le moment j'ai de la chance qu'ils le respectent. J'ai généralement besoin d'une semaine pour faire une page couleur, trois jours et demi pour faire une page noir et blanc. Pour moi, l'idéal c'est d'avoir entre 12 et 14 mois pour faire un album.Planche ValoisJSD : As-tu déjà été confronté au problème de la page blanche, de ne pas savoir comment commencer ?
JC : Cela ne m'est jamais arrivé. C'est vrai qu'il y a des moments où tu as des doutes car certaines pages t'offrent beaucoup de possibilités. Et il est difficile de prendre la décision qui convient le mieux aux informations à transmettre.

JSD : As-tu un planning de travail à la maison pour respecter les délais de l'éditeur ? Est-ce qu’il te met la pression quand tu ne donnes plus signe de vie ?
JC : Oui, j'ai une routine très stricte. Je commence à 8h30 ou 9h00 et je finis à 19h00, avec une pause à midi pour le déjeuner. Pour le moment, comme je l'ai déjà dit, je n'ai pas eu trop de problèmes avec les éditeurs en ce qui concerne les délais. Je bosse dans la BD car cela me permet de profiter de mon travail. Si un jour, la pression ne me permet plus de le faire, je me poserai la question de savoir si cela vaut la peine de continuer ou pas, voire de changer de domaine.

JSD : As-tu déjà essayé un autre style de dessin ?
JC : Non, je n'ai pas essayé car je pense que ce serait forcer quelque chose qui ne serait pas naturel. En revanche, c’est tout à fait différent d'incorporer ou d'expérimenter des choses pouvant modifier quelque peu le résultat final comme, par exemple, ce que je fais en ce moment avec mon projet en cours où je m'occupe de la couleur.

JSD : Tu as travaillé avec différents scénaristes. Quelles sont tes préférences ? Qu'est-ce qui te plaît dans le fait de travailler avec l'un ou l'autre ? Comment as-tu obtenu le scénario ? Page par page (est-ce ce que tu préféres ?) ou l'histoire entière d'un seul coup ?
JC : J'ai travaillé de manière très agréable avec chacun d'eux. Pour moi, l'idéal est d’avoir le scénario en entier avant de commencer à travailler et ça été le cas avec Thierry (Gloris). Avec Dufaux, c’est pratiquement pareil car il me l'a donné en deux ou trois parties, ce qui m’a permis de le lire et d’éviter les erreurs de continuité et aussi de mieux connaître les personnages. Je m’efforce d'obtenir le script complet, mais ce n'est pas toujours le cas. Parfois je le reçois page par page et, sincèrement, même si je m’efforce de bien faire, l'histoire finit par opposer une certaine résistance car je n’ai pas une idée globale de ce que j’ai à transmettre.Jean dufaux et jaime calderon a la galerie paserelle louise en 2019

Valois 4JSD : Tu aimes l'histoire avec un grand H. Quelle est ta façon de travailler avec tes scénaristes ? As-tu la possibilité de faire des commentaires lorsque tu reçois les scripts, et même d’y participer ? Ou préféres-tu qu'ils s'occupent du scénario et toi du dessin afin d’être tranquille ? Discutes-tu avec eux de la manière de construire les pages, les personnages, etc ? Ou es-tu complètement libre? Pareil pour les personnages, en avez-vous déjà parlé ensemble ?
JC : Normalement je ne participe pas à l’élaboration des scénarios. Le scénariste m’envoie un synopsis ou les étapes du scénario et si cela me plaît je l’accepte. Je n'interviens pas sur les questions principales du scénario. Je me limite à donner mon avis. Malgré tout, je pense que chaque auteur a une manière complètement différente d'interpréter et de transmettre l’histoire, de sorte qu’il finit par y ajouter sa propre touche et par la faire sienne. Par contre, je dispose d’une certaine liberté pour transmettre les informations concernant la composition et le choix des plans.
En ce qui concerne la création des personnages, en général le scénariste m’en envoie la description, parfois avec une véritable référence que nous connaissons tous les deux ce qui peut m'aider à visualiser plus clairement ce qu’il attend pour les personnages. Bien que ce soit difficile, je préfère les concevoir après avoir lu l’ensemble du scénario, car souvent même le scénariste n'a pas d’idée précise sur la manière de représenter les personnages tant qu’ils n’ont pas agi ou vécu d’expériences, car au final ce sont bien leurs propres actions qui les caractérisent.

JSD : Avec quel(s) scénariste(s) aimerais-tu travailler ? As-tu déjà des projets avec l'un d'entre eux ?
JC : Actuellement, je travaille avec Dufaux sur un nouveau projet, et c'est un véritable honneur de pouvoir le faire. De plus cela m'aide beaucoup à découvrir d'autres facettes de la BD que je ne connaissais pas.
J'ai reçu plusieurs propositions pour plus tard dont je ne peux encore parler par respect, mais rien n'est encore arrêté. J’ignore donc ce que je ferai quand j'aurai achevé ce travail.

Isabelle 2JSD : Qu'aimerais-tu dessiner que tu n'as pas encore fait OU que tu n'as pas encore eu l'occasion de faire ?
JC : J'aimerais dessiner un personnage féminin, je l'ai fait avec Isabelle en deux tomes et j’ai eu un goût de trop peu. C'est le personnage avec lequel j'ai le plus sympathisé et ça a été difficile d'arrêter de la dessiner. Je ne saurais dire pourquoi, mais j'ai le sentiment d’entrer en contact à un tout autre niveau avec les personnages féminins.

JSD : Dans tes premiers albums, la couleur masquait beaucoup de détails. Quel a été ton premier sentiment ? As-tu la possibilité d’intervenir sur la mise en couleurs ?
JC : Oui, je peux intervenir, mais je n'aime pas le faire avec insistance. Au final, il faut laisser la liberté au coloriste de développer sa propre vision de l'histoire, sinon il vaut mieux s’en charger soi-même.

JSD : Tu as travaillé avec un coloriste très talentueux, Felideus. Comment est née cette collaboration ?
JC : Je l'ai rencontré par l’intermédiaire de Tirso Cons et nous l'avons contacté via Facebook. Je lui ai parlé du projet Valois et nous avons commencé à travailler ensemble

Valois 2 planche couleursJSD : Felideus est devenu célèbre (surtout parmi les auteurs) mais il a soudainement quitté la bande dessinée. Quelle a été la réaction de ton éditeur, et la tienne ?
JC : Quand il m'a annoncé qu'il quittait la BD, en vérité cela ne m’a pas fait plaisir, car il a pris sa décision alors que je terminais le tome trois avec tout ce que cela implique pour chercher un nouveau coloriste, faire des essais, etc... et du coup la publication a pris un retard considérable. Je sais que l'éditeur non plus n’a pas apprécié la situation et la manière dont elle s’est produite. Il est évident que sa décision a été justifiée par sa situation personnelle et à cet égard je n'ai rien à dire. De plus, cela s'est produit lorsque nous étions confinés à cause de la pandémie, ce qui ne nous a pas beaucoup aidés.

JSD : N’as-tu pas eu envie de créer tes propres couleurs ?
JC : C’est le cas et cela me plaît beaucoup. Pour le projet sur lequel je travaille, l'ambiance est fondamentale et finalement j'ai décidé de faire la couleur moi-même pour travailler cet aspect.

JSD : Tu travailles beaucoup sur les détails, Felideus aussi. À cet égard, quand Felideus soulignait autant les détails avec la couleur que toi, j'ai l'impression que ton travail sur les détails n’apparaissait plus très bien et on aurait pu penser que c'était le coloriste qui faisait tout. Quel est ton point de vue à ce sujet ?
JC : La principale différence que je constate lorsque je réalise moi-même les couleurs, c'est que lorsqu’on travaille avec un coloriste, on doit davantage dessiner pour qu'il sache, par exemple, ce qu'il y a à l’arrière-plan. Des choses que je ne ferais peut-être que suggérer pour les terminer moi-même avec la couleur, je dois complètement les dessiner pour que le coloriste puisse les voir. Avec la gestion numérique des couleurs, qui est un processus purement technique, les coloristes confient souvent ensuite à d’autres personnes les découpes ultérieures des aplats de couleur. De sorte que de nombreux coloristes connaissent la page non pas en noir et blanc mais en aplats. À mon avis, cela modifie légèrement la manière dont le coloriste interprète le souhait du dessinateur, en augmentant la dureté qui ne se perçoit pas en noir et blanc et en faisant parfois perdre de la profondeur de champ.
Dans le cas de Felideus, il s’agit d’un coloriste qui a beaucoup de personnalité et, pour le meilleur ou pour le pire, cela se voit dans l'œuvre finale.

Henri et BlascoJSD : Dans tes albums, on voit que tu t’inspires de personnages connus comme des acteurs ou des sportifs mais aussi certains de tes amis. Comment t’est venue l'idée de les introduire dans les histoires ? Est-ce plus facile pour toi de dessiner des personnes que tu connais ou que tu peux rencontrer ? Ou est-ce simplement quelque chose que tu aimes faire?
JC : Il y a plusieurs raisons à cela. La principale est de créer des physionomies ayant de la personnalité et très différentes les unes des autres afin de rendre les personnages très reconnaissables. D'autre part, c'est une manière de partager une image avec le scénariste et ainsi de mieux comprendre comment il imagine ses personnages. Mon intention n'est pas que le lecteur reconnaisse le modèle de référence, je ne cherche pas à faire des portraits des modèles réels, parfois la ressemblance est plus ou moins flagrante selon le type d'expression etc.

JSD : Quand on voit ton travail, j'imagine que tu fais pas mal de recherche documentaire. Quelles sont tes sources : internet ou les livres ? Établis-tu des plans en 3D pour ne pas faire d'erreurs plus tard dans une scène, ou t’accordes-tu une marge d'imagination ?
JC : J'essaie de rendre l’ensemble crédible, mais je créé généralement beaucoup pour que la rigueur historique soit au service du scénario et de l'histoire que nous racontons.
Je me procure la documentation de différentes manières, dans les livres, à partir de documentaires, sur internet, dans les musées, tout est utile.

JSD : Quiconque connaît un peu ton travail sait que tu prépares des sketchs et des storyboards très détaillés. Ensuite, chaque page est dessinée au crayon avec tous les détails et enfin elle est encrée. N'as-tu aucun regret quand tu effaces le crayon après avoir terminé l’encrage ? N’as-tu pas envie de conserver précieusement tes crayonnés et de refaire les mêmes pages encrées sur une table lumineuse par exemple ? Tu y as certainement déjà pensé. Pourrais-tu nous commenter un peu ta technique de travail ?
JC : C'est une question de commodité. Si je devais encrer directement au moyen d’une table lumineuse, ce serait très inconfortable surtout pour les yeux. De plus, le fait d’effacer le crayon sous l'encre me permet d'utiliser la gomme pour enlever un peu d'encre dans certaines parties des cases afin d’y ajouter de la profondeur. Enfin, il s’agit aussi d’une question d’espace. J'ai déjà du mal à conserver les originaux dans de bonnes conditions, imagine si j'en avais deux fois plus.Isabelle 2 planche 52JSD : Ton travail est impressionnant, phénoménal. Y a-t-il un point sur lequel tu penses encore pouvoir progresser ?
JC : Merci. J’espère pouvoir encore m’améliorer, je ne sais pas si je ferai mieux ou pas au fil du temps, mais je peux t’assurer que je m’efforce de le faire jour après jour.

2017 affiche de jaime calderon​​​​​​​JSD : Quel est ton plus beau et/ou pire souvenir par rapport aux comics ou à la BD franco-belge ?
JC : Je ne pourrais pas en citer un seul car j'ai fréquenté un univers et rencontré des gens formidables grâce à ce métier. En vérité, quand je regarde en arrière et que je vois tout ce temps écoulé que j'ai consacré à travailler dans la BD, je me dis que cela en valait déjà la peine et que j'ai eu de la chance. J’ignore quel sera mon avenir, mais ce que j'ai déjà vécu compense tout.

JSD : Le dessin sur tablette numérique se développe lentement mais sûrement. D’après toi, est-ce une bonne évolution pour la bande dessinée en général ? Comment vois-tu l'avenir de la bande dessinée imprimée ? As-tu essayé de dessiner sur tablette? Qu'en penses-tu ?
JC : Oui, j’ai essayé, et c'est un outil très utile. Et en effet, il y a de nombreux auteurs qui ont choisi de l'utiliser. En ce qui me concerne, je préfère continuer à travailler sur papier, non pas que ce soit mieux ou moins bien, mais j'aime particulièrement travailler davantage sur papier. Pour la couleur, par contre, j'utilise des techniques numériques car elles facilitent beaucoup mon travail.

JSD : Maintenant que tu travailles avec Dufaux, pourrais-tu nous parler des aspects positifs de ce célèbre scénariste ? Qu'est-ce que tu aimes chez lui ?
JC : La qualité de ses textes est indéniable, et son travail est là pour le confirmer. J'aime particulièrement la sensibilité que véhiculent ses scénarios et ses descriptions, qui rendent son univers très reconnaissable. C'est un scénariste qui écrit en images et pour un artiste c'est fantastique. La force et l'illusion qu'il transmet sont surprenantes alors qu’il a une grande expérience, il me fait découvrir des facettes de mon propre art que je ne connaissais pas auparavant.

JSD : Maintenant que tu fais tes propres couleurs, et que tu en es très satisfait, j’en suis sûr… pourrais-tu revenir en arrière et laisser un coloriste s'en charger à l'avenir ?
JC : La vérité serait compliquée, tout dépendra du type de projet, même si dans la mesure de mes possibilités, j'essaierai de m’en charger pour les projets futurs.Couleurs de jaimeMerci, et rendez-vous à l’inauguration de ton expo ces 3 et 4 juin 2022.

SDJuan

RENDEZ-VOUS À SON EXPO VIRTUELLEAffiche famille calderonCliquez sur l'image

 

Date de dernière mise à jour : 25/07/2022

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