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CONTRAPASO Les enfants des autres

ContrapasoCoup de coeurTome 1 . Les enfants des autres
Scénario : Teresa VALERO
Dessin : Teresa VALERO
Couleurs : Teresa VALERO
Traduction : Anne-Marie RUIZ et Marie ESTRIPEAUT-BOURJAC
Dépot légal : Avril 2021
Editeur : Dupuis 1
Format :Grand format
ISBN :979-10-34731-41-1
Bombre de pages : 152

Madrid, 1956. Emilio Sanz est journaliste affecté à la rubrique faits divers au sein de la rédaction du journal "La Capital". Il y est entré en 1939 peu avant le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale. C’est à cette même époque qu'un tueur en série a commencé à sévir mais, 17 ans plus tard, les meurtres non pas vraiment été élucidés. Il faut dire que sous Franco, ce genre d'affaire ne devait pas traîner, la police devait rapidement trouver un coupable et l’exécuter. Animé par une exigence de vérité, Emilio a eu beau soutenir que l’homme arrêté, condamné et exécuté n’était pas le coupable idéal qu’on prétendait et qu’il était innocent, cela n’a pas changé grand-chose à l'affaire. Il supporte de plus en plus difficilement de devoir écrire des articles donnant à penser que tout va bien. C'est à ce moment que débarque un jeune journaliste du grand journal parisien L’Express, Léon Lenoir, engagé pour le seconder. Né à Madrid, Léon y a été élevé par son oncle, le général Rios, après la mort de son père, avant de fuir l’Espagne pour des raisons personnelles alors qu’il entrait à peine dans l’âge adulte. En arrivant, il retrouve sa cousine Paloma Rios, illustratrice pour les pages féminines du journal. Les premiers contacts entre Emilio et son nouvel assistant sont plutôt distants jusqu’à ce que survienne ce meurtre d’une infirmière. Contrairement à Emilio, le commissaire Casado est persuadé qu'il s'agit d'un nouveau crime du tueur en série. En fait, ce crime va être l’élément déclencheur qui va rapprocher Emilio et Léon et même les unir bien au-delà de ce qu’ils pouvaient imaginer à mesure que leur enquête va progresser. Contrapaso pageMon avis : Je connaissais déjà Teresa Valero par ses autres travaux, en tant que scénariste sur "Curiosity Shop" illustrée par Montse Martin et sur "Sorcelleries" avec Juanjo Guarnido au dessin, dessinatrice et coloriste sur l'album "We are family" scénarisé par Marie Pavlenko, et enfin tout dernièrement scénariste aux côtés de Juan Diaz Canales sur "Gentlemind" avec Antonio Lapone au dessin. Cette fois c'est en tant qu'auteure complète que Teresa Valero nous revient avec ce superbe album de 144 pages, également publié en Espagne sous le titre "Contrapaso - Los Hijos de los Otros" chez Norma Editorial.Contrapaso page 10Il est clair que Teresa Valero a effectué un énorme travail de recherche documentaire pour cet album, certes de fiction mais profondément ancré dans l'histoire de l’Espagne, du moins la période très sombre du franquisme. Les faits divers tragiques évoqués constituent le fil rouge autour duquel l’auteure greffe tout ce qu’elle a souhaité faire connaître de la situation de l’Espagne sous la dictature de Franco.
Emilio, pourtant ancien militant phalangiste, se sent muselé, du moins frustré de ne pouvoir exercer son métier de journaliste comme il le voudrait. De fait, la censure politique et le poids de la religion étaient les clés de voûte du système, dissimulant tout le reste. L'arrivée de Léon, jeune idéaliste, bouscule un peu les choses. Malgré leurs différences de points de vue et leurs désaccords, qui donnent lieu à de très intéressants dialogues, nos deux héros vont se compléter et former un duo d'enquêteurs – chevronné et expérimenté pour l’un, plein de fougue pour l’autre – qui va fonctionner à merveille et qui bénéficiera même du soutien actif de Paloma.
Leur longue enquête va être prétexte à évoquer d’autres aspects sombres du franquisme, la misère, la situation des femmes, les travaux de certains médecins sur l’eugénisme ou d’autres pratiquant des traitements musclés à base d’électrochocs ou de douches glacées pour venir à bout de certaines maladies mentales mais aussi de l’homosexualité.
Le sous-titre "Les enfants des autres" fait également allusion aux bébés volés, enfants d’opposants et/ou de familles pauvres confiés à des familles d’adoption plus aisées et favorables au régime avec la complicité d’institutions religieuses, de cliniques et de certains fonctionnaires, mais aussi au souhait de beaucoup d’Espagnols, surtout parmi la jeunesse, de réconcilier une société brisée depuis la Guerre civile.
Quant au titre "Contrapaso" (difficile à traduire en français – voir la définition proposée au début de l’album), il s’applique aux différents sujets dont traite l’album – et ils sont nombreux – et évoque la singularité de cette Espagne franquiste où des journalistes, des écrivains, des dessinateurs ont réussi à se jouer de la censure et/ou à faire passer des messages subtils dans leurs articles, leurs écrits ou leurs dessins.
Teresa Valero en dévoile un peu plus à chaque page sur la personnalité des acteurs de cette enquête. Des caractères marqués, différents mais compatibles, très humains, très intéressants et l’empathie opère entre le lecteur et les héros. On s’attache aussi à Charo, la fille du médecin légiste, une fillette de 14 ans particulièrement douée et intelligente qui examine les corps en compagnie de son père.Contrapaso pagesTeresa Valero explique en fin d’album qu’elle s’est inspirée de personnes ayant réellement existé pour certains personnages de son récit. Ce supplément fournit aussi d’autres révélations et explications sur l’époque franquiste et nous éclaire sur la manière dont Teresa a conçu et écrit son histoire.
Préfacé par Pierre Christin, voici un album soigné, travaillé et documenté sur les moindres détails, qui sous forme de polar avec ce qu’il faut de suspense et de tension, incite à la réflexion sur cette période tragique de l'histoire de l'Espagne. Teresa Valero le fait d’une manière neutre en nous présentant les différents points de vue. Elle relate la vie au quotidien avec ses moments durs, mais aussi ses bons moments, ses joies et ses espoirs.
Après le superbe Paracuellos et autres récits de Carlos Gimenez, témoin vivant de l’époque franquiste, le superbe album de Teresa Valero est bien le seul à m’avoir autant touché.Contrapaso page 20Et lorsque je dis "superbe album", je ne parle pas seulement du scénario ou de l'histoire mais aussi du dessin et des couleurs qui sont de toute beauté.
Si l’on pense parfois aux illustrations de Juanjo Guarnido ou aux couleurs de Miguelanxo Prado, c’est bien la griffe Teresa Valero qui s’exprime ici.
Avec beaucoup d’aisance et d’une manière très fluide, la dessinatrice passe d’un style très réaliste à une atmosphère digne des meilleurs polars, aux visages et expressions souvent en gros plan qui frôlent parfois la caricature, tristes ou drôles, faisant penser aux grands classiques du dessin animé Disney.
Un grand soin est apporté aux décors avec toujours autant de réalisme et un foisonnement de détails impressionnant !
Le découpage est dynamique, les cases nombreuses, le rythme intense. Il faut prendre le temps de s'arrêter sur chaque case pour en dévorer chaque trait, indice ou atmosphère si typiques du polar noir de l’époque.
L’album est dense à tous points de vue (texte et images confondus) et mérite largement que l’on s’y attarde et que l’on y revienne plusieurs fois pour apprécier à sa juste valeur le travail fourni.
Et bien qu'il ait été pensé en one shot, une suite est d’ores et déjà prévue.

Sanz Diaz Juan

 

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