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CHEZ ADOLF

Chez adolfChez Adolf  - 1933 (1/4)
Scénario : Rodolphe
Dessin : Ramón Marcos
Couleurs : Dimitri Fogolin
Dépot légal : mai 2019
Editeur : 
Delcourt
Nombre de pages : 54

Chez Adolf? L’ADOLF? Titre volontairement très accrocheur et ce pour une nouvelle série qui se démarque de façon très intéressante de la production BD massive, consacrée au nazisme et à la Seconde Guerre mondiale.

Attention: Il ne s’agit certainement pas d’un simple ouvrage de plus sur le sujet !

Nous sommes le 30 janvier "1933" (premier opus de la série "Chez Adolf"). Hitler est devenu chancelier du Reich et dans l’immeuble un autre Adolf, tenancier du bar du rez-de-chaussée, change son enseigne pour devenir "Chez Adolf". Un double hommage certes, mais pour le moins opportuniste en ce qui concerne le nouvel élu: il est en effet bon pour les affaires de se montrer accueillant à l’arrivée du chancelier et du symbole d’ordre, de renouveau et d’espoir qu’il représente. Le professeur Karl Stieg habitant de l’immeuble, quant à lui, commence la rédaction de son journal: "Pourquoi ce jour-là ? Je n’en sais rien… était-ce le pressentiment qu’il allait se passer des choses nouvelles, importantes et que le monde alentour allait brusquement changer ?".

Mais ce n’est encore pour lui qu’un pressentiment … Tandis que tout un peuple adhère au parti nazi, Karl Stieg ne s’intéresse guère à la politique. Il a sa vie au collège et une liaison avec Rosa, sa voisine mariée.Chez adolf 1A travers la chronique de la vie quotidienne des locataires d’un immeuble, nous suivons l’inéluctable progression de la vague de haine, de fureur qui va bientôt tout bouleverser. Les portraits du chancelier fleurissent dans les vitrines des magasins, le "Heil" remplace rapidement les formules de salutation, les uniformes se multiplient en classe et dans la rue, la peur s’insinue dans les ménages, les internements d’opposants augmentent, la discipline se mue en supériorité ethnique…

Le professeur Karl Stieg, principal témoin et protagoniste d’une époque, est au départ un homme sans engagement, un homme passif. Un réaliste qui a ses doutes, ses hésitations, ses peurs et ses courages.

"Qu’on le veuille ou non, on se retrouvera embringué dans leur foutu système ! Alors je me disais que plutôt que d’y être forcé d’y participer, on aurait peut-être intérêt à y adhérer de notre propre gré." Et peut-être lutter de l’intérieur?

Cette BD nous interpelle en nous présentant les accommodements au quotidien et la passivité d’une population. Éducative, elle nous pousse au questionnement: Et nous, qu’aurions-nous fait, si nous avions été allemand? Ce n’est pas facile, à la relecture objective des événements, d’y répondre!

"La révolution nazie avait aboli l’ancienne séparation entre la vie politique et la vie privée, et il était impossible de la vivre comme un événement politique. Elle ne se produisait pas uniquement dans le domaine politique, mais tout autant dans la vie de chaque individu; elle agissait comme un gaz toxique qui traverse les murs. Si on voulait échapper à ses émanations, la seule solution était l’éloignement physique. L’exil. L’adieu au pays auquel on était attaché par la naissance, la langue l’éducation, l’adieu à tous les liens de la patrie" - extrait d’"Histoire d’un allemand – Souvenirs 1914-1933" de Sebastian Haffner (Actes Sud).Chez adolf 2Le premier volume de la série Chez Adolf s’intitule simplement 1933 et couvre l’investiture du chancelier Adolf Hitler, l’incendie du Reichstag, le vote des pleins pouvoirs à Hitler, le boycott des commerçants, médecins et avocats juifs, le début du limogeage des fonctionnaires non aryens et se termine par la mise en place d’un autodafé de tous les livres anti-esprit allemand dans l’établissement où travaille le "tiède" professeur Karl Stieg. "Chez Adolf", prévu en 4 volumes, nous emmènera ensuite en 1939, 1943 et 1945.

Mon avis: J’ai trouvé le scénario que nous a concocté Rodolphe intelligemment bien construit et documenté. C’est très subtil, dosé et découpé de main de maître. Il entraîne irrévocablement le lecteur au fil des pages dans le quotidien de civils allemands. Il nous met en situation, nous fait sentir les événements, observer l’évolution des idées et sentiments d’humains embourbés dans une vague de haine et de peur. C’est également très bien écrit: c’est fluide, clair et la plume est belle.

Au dessin, Ramón Marcos sert très bien le récit en nous offrant un dessin de facture classique et réaliste. Son trait est simple mais expressif. Il nous propose une belle palette d’expressions de visage: bonhommie de "braves gens", surprise, peur, colère et joie. Les décors, les immeubles et les actions sont parfaitement illustrés. Quant à la mise en couleurs de Dimitri Fogolin, elle apporte incontestablement la touche années 30 indispensable à la crédibilité de l’histoire.

DMichel

 

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